Lectures
Victor Hugo, Les Misérables
13 mai 2026
Publié en 1862, écrit en grande partie pendant l'exil de Hugo à Guernesey, Les Misérables est l'un des très rares romans du XIXe siècle qu'on n'a pas le droit de lire pressé. Mille cinq cents pages, cinq tomes, des digressions de cent pages sur les égouts de Paris, sur Waterloo, sur l'argot des bagnards. Tout est là exprès. Hugo ne décrit pas la misère, il l'installe, il la rend concrète au point qu'on ne peut plus la regarder de loin.
J'ai trois passages que je relis régulièrement. Le premier : la scène où Mgr Myriel offre les chandeliers d'argent à Jean Valjean, voleur, en lui disant qu'il a racheté son âme. Ce n'est pas une scène religieuse, c'est une scène politique : Hugo y pose qu'une société n'a pas le droit de tenir les gens éternellement responsables de leur premier crime. Le deuxième : la mort de Fantine, ouvrière déclassée, rasée, vendue dent par dent, qui meurt sans avoir revu sa fille. Hugo ne pleurniche pas. Il accuse. Le troisième : la barricade de juin 1832, Gavroche qui chante en ramassant les cartouches, et qui tombe. Toutes les révolutions perdantes du XIXe siècle tiennent dans cet enfant.
Ce qui frappe à la relecture en 2026, c'est combien Hugo a anticipé nos débats : le travail forcé, la prison comme machine à reproduire la misère, l'éducation comme seule sortie possible, la place des femmes dans la pauvreté. Il s'est trompé sur certaines choses, sa façon de parler des « classes dangereuses » est datée. Mais sur l'essentiel, il a vu juste, et il a vu cent cinquante ans à l'avance.
Pourquoi le relire en 2026. Parce que la phrase de la préface n'a pas vieilli d'une virgule : « tant qu'il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. » Parce que la question de Jean Valjean, peut-on redevenir un être humain quand on a été marqué, est aussi la question des migrants, des sortants de prison, des oubliés des plans sociaux. Et parce qu'à un moment où les romans se font courts pour être lus dans le métro, Hugo nous rappelle que certaines vérités demandent qu'on s'assoie.