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Terrain

1976 :la France avait chaud. 2026 : elle brûle.

21 juin 2026

Je vis en Charente. Et quand j'ai creusé la canicule de 1976 pour Les Archives, un détail m'a arrêtée net : les premiers incendies de cet été-là se sont déclarés dans les Charentes début juin. Pas en août. En juin. À Cognac, il faisait 34 °C. Ici.

La mémoire collective a retenu la sécheresse, les récoltes perdues, les images de la Loire à sec. Pas les morts. Six mille décès supplémentaires, soit une surmortalité de 30 %. Passés inaperçus.

**1976 : le précédent qu'on a enterré**

Le printemps 1976 est le plus sec depuis au moins cent ans sur la grande moitié nord de la France. Météo-France l'a qualifié d'exceptionnel dans son rapport Climsec de 2011. Les sols sont épuisés avant même que l'été commence.

Puis les températures s'emballent. Entre le 22 juin et le 8 juillet, pendant deux semaines d'affilée, il fait 35 °C ou plus sur tout le nord et le nord-ouest. Le 4 juillet à Paris, la nuit ne descend pas en dessous de 24 °C, record absolu pour l'époque. Au total, près de 90 000 hectares brûlent cet été-là.

Les populations les plus touchées : les personnes âgées, les femmes. 43 % des morts à l'hôpital, 33 % à domicile, 13 % en maisons de retraite.

Et pourtant : silence. L'impact sanitaire de 1976 n'a été révélé que par des études menées juste avant 2003, à l'initiative de chercheurs de l'INSERM qui ont épluché les causes de décès déclarées par les médecins certificateurs. Pendant vingt-sept ans, ces 6 000 morts n'ont existé dans aucun récit officiel. On avait tout classé sous "catastrophe agricole" et on était passés à autre chose.

**2003 : quand ça a enfin fait du bruit**

La canicule de 2003 reste, selon Météo-France, la plus sévère jamais enregistrée en France, dépassant même 1976 en intensité. Pendant deux jours, les minimales nocturnes en région parisienne ne descendent pas sous 25,5 °C. Le pic de surmortalité est atteint le 12 août. 82,5 % des morts en excès ont plus de 75 ans. Bilan final : 15 200 morts selon Santé publique France.

Le rapport Hémon-Jougla, remis au gouvernement le 25 septembre 2003, parle de séisme sanitaire. Il pointe aussi quelque chose de gênant : les conséquences sanitaires des vagues de chaleur étaient connues et décrites dans la littérature scientifique bien avant cet été-là. Mais peu de mesures préventives avaient été mises en place, et l'impact de 1976 était resté inaperçu.

On savait. On n'avait rien fait, parce qu'on avait décidé de ne pas regarder 1976 en face.

**Depuis : une accélération qu'on apprend à trouver normale**

En 2017 : 474 décès et 8 000 passages aux urgences pour quatre vagues de chaleur. En 2019 : première vigilance rouge de l'histoire du dispositif français, dans quatre départements du sud.

Et puis mai 2026, là, maintenant, pendant que j'écris ce texte. Un dôme de chaleur remonté du Maroc, bloqué au-dessus de la France par un anticyclone, des records sur 60 % du territoire, vigilance canicule déclenchée le 24 mai pour huit départements. Pour la première fois de l'histoire du dispositif en mai.

En mai.

On n'est plus dans l'exceptionnel. On est dans ce qui va être notre printemps, notre été, de plus en plus tôt dans l'année.

**Ce qu'on choisit de compter**

Ce qui m'a le plus frappée en travaillant sur 1976, c'est ça : on a compté les hectares, les quintaux perdus, le prix de la tomate, le niveau des nappes. L'indemnisation des agriculteurs s'est élevée à 6 milliards de francs, en partie financée par une majoration de l'impôt sur le revenu, l'"impôt sécheresse". Les morts, eux, on les a trouvés après coup, par des études que personne n'avait commandées.

La canicule n'est pas qu'un aléa climatique. C'est un révélateur de ce qu'une société choisit de voir, et de qui elle choisit de protéger.