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Chroniques

Peugeot, deux siècles de lion

19 mai 2026

§Frise chronologique

  1. 1810À Hérimoncourt, Jean-Pierre II et Jean-Frédéric Peugeot transforment le moulin familial en fonderie d'acier. Tout commence là.
  2. 1840Premier moulin à café Peugeot. L'acier devient objet domestique.
  3. 1858Le lion est déposé comme marque : symbole de la souplesse, de la rapidité et de la résistance des lames d'acier.
  4. 1886Armand Peugeot lance la production de bicyclettes.
  5. 1891Peugeot Type 3 : l'une des toutes premières automobiles à moteur essence, présentée sur Paris-Brest-Paris.
  6. 1896Armand Peugeot fonde la « Société anonyme des automobiles Peugeot ». La marque automobile existe officiellement.
  7. 1929Peugeot 201 : naissance de la nomenclature à trois chiffres avec un zéro central, marque déposée encore en vigueur aujourd'hui.
  8. 1976Peugeot rachète Citroën à Michelin. Le groupe PSA naît.
  9. 2017Rachat d'Opel et de Vauxhall à General Motors. Le siège déménage à Rueil-Malmaison.
  10. 2021Fusion de PSA avec Fiat Chrysler Automobiles : naissance de Stellantis. Peugeot devient une filiale d'un géant à quatorze marques.

Il y a ces marques qu'on croit connaître parce qu'on les voit tous les jours. Peugeot en fait partie. On en croise sur les ronds-points, dans les parkings, à la sortie des écoles, sur les autoroutes du mois d'août. Et puis on tombe sur un mème, ici, un soir, sur Instagram, et on réalise qu'on n'a aucune idée d'où vient ce lion, ni pourquoi une famille du Pays de Montbéliard a fini par dessiner la moitié du paysage automobile européen.

Alors j'ai pris la carte et j'ai remonté l'autoroute du temps.

Peugeot n'est pas née voiture. Peugeot est née acier. En 1810, dans un coin de Franche-Comté, deux frères transforment le moulin familial en fonderie. Ils font des ressorts pour l'industrie horlogère, des baleines de parapluies, des armatures de corsets, des scies à ruban, des moulins à café. Tout ce qui plie sans casser. C'est important de le retenir : avant la voiture, la marque Peugeot est déjà une promesse mécanique. Un objet Peugeot, c'est un objet en acier qui dure.

Le lion arrive en 1858. Il est déposé comme marque par les frères Peugeot pour identifier la qualité de leurs lames : souples comme l'échine d'un fauve, rapides comme sa course, solides comme sa mâchoire. Le lion n'a pas été inventé pour vendre des voitures. Il a été inventé pour vendre des scies. Les voitures sont arrivées après, et elles ont hérité du lion.

La bascule se fait avec Armand Peugeot. Vers 1886, il s'intéresse à la bicyclette, puis au moteur. En 1891, la Peugeot Type 3 fait Paris-Brest-Paris derrière la course cycliste, comme une voiture-balai. Personne ne sait encore que c'est l'un des actes fondateurs de l'industrie automobile française. En 1896, Armand fonde la « Société anonyme des automobiles Peugeot » et la marque entre vraiment dans son siècle.

Le reste, on l'a sous les yeux. La 201 en 1929 invente la grammaire qui tient encore : trois chiffres, un zéro au milieu, 205, 305, 405, 504, 605, 3008. La marque traverse deux guerres, occupe Sochaux, perd des usines, en reconstruit. En 1976, elle rachète Citroën à Michelin et invente PSA. En 2017, elle absorbe Opel et Vauxhall. En 2021, PSA fusionne avec Fiat Chrysler : Stellantis naît, quatorze marques sous un même toit, et Peugeot, l'entreprise familiale du moulin de 1810, devient une filiale d'un groupe coté à Amsterdam.

Ce qui me frappe dans cette histoire, ce n'est pas la grandeur industrielle. C'est la continuité d'un geste. On part d'un moulin qui broyait du grain. On finit avec un SUV électrique vendu en Chine. Entre les deux, ce sont les mêmes décisions, répétées de génération en génération : prendre l'outil qu'on sait faire, et le pousser un cran plus loin. Du grain au coton, du coton à l'acier, de l'acier au ressort, du ressort à la lame, de la lame au vélo, du vélo à la voiture, de la voiture à la voiture électrique.

Le lion, lui, n'a quasiment pas bougé. Il s'est stylisé, il a perdu sa langue, il a changé de couleur, il a été mis en cage dans des écussons et libéré sur des calandres, mais c'est le même animal qui surveille la lignée depuis 1858. Cent soixante-huit ans. C'est probablement l'un des logos les plus anciens encore en service au monde.

Et puis, au milieu de toute cette grande histoire, il y a la petite. La mienne. Je me souviens encore de la vieille Peugeot 309 de mes parents, blanche, un peu cabossée, l'autoradio capricieux, l'odeur particulière des banquettes en tissu chauffées par le soleil. C'est la voiture dans laquelle ma mère nous a conduits à l'école pendant des années, du CP à la fac, presque sans interruption, comme si le moteur lui-même refusait de prendre sa retraite avant nous. C'est aussi la voiture des départs en vacances, celle dans laquelle, sur la banquette arrière, mes frères et moi nous chamaillions sans relâche parce que le chemin nous paraissait une éternité, et que l'éternité, à cet âge-là, il faut bien la remplir avec quelque chose : des cris, des rires, des coups de coude négociés au centimètre, des chansons reprises trois fois, et tout le reste. Une 309 n'est pas un objet de musée. C'est une boîte à souvenirs sur quatre roues, et la mienne sent encore le goudron chaud d'un mois d'août quelque part entre Cognac et la mer.

Et c'est sans doute ça, la morale du mème dont je parlais au début : on rit d'une vieille Peugeot bringuebalante, mais derrière la blague il y a deux siècles d'un même entêtement industriel, et, dedans, des millions de banquettes arrière comme la mienne. Le lion est toujours là. Il a juste appris à se brancher.