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Lectures

Philip Roth, J'ai épousé un communiste

17 mai 2026

J'ai épousé un communiste, paru en 1998, est le deuxième volet de la trilogie américaine de Roth, entre Pastorale américaine et La Tache. C'est le livre que je préfère des trois, et celui dont on parle le moins. L'intrigue : Ira Ringold, ancien ouvrier devenu acteur radio à succès dans les années 1940, communiste convaincu, est dénoncé par sa femme Eve Frame, une actrice qui publie un livre de délation, I Married a Communist, en pleine vague maccarthyste. Roth s'inspire de la dénonciation réelle de l'acteur Philip Loeb, qui s'est suicidé en 1955.

Ce qui rend ce livre insupportable, dans le bon sens, c'est que Roth refuse de faire d'Ira un saint. Ira est colérique, doctrinaire, par moments brutal. Eve n'est pas une simple ordure : c'est une femme blessée, manipulée, antisémite par lâcheté plutôt que par conviction. Roth montre que la délation politique se nourrit toujours d'un compost intime, des humiliations conjugales, des hiérarchies sociales, des fidélités trahies. Ce n'est pas l'idéologie qui tue, c'est la jouissance d'avoir enfin le pouvoir de nuire à quelqu'un qu'on a aimé.

J'ai relu ce roman il y a deux ans, après une affaire de cancellation, peu importe laquelle, dont j'avais été témoin. J'ai reconnu la mécanique exacte : le mélange de cause juste et de plaisir privé. Je ne sors jamais indemne de Roth.

Pourquoi le relire en 2026. Parce que les chasses aux sorcières recommencent, listes, blacklists, captures d'écran, tribunaux populaires en ligne. Roth nous avait prévenus : ce qui détruit, ce n'est pas la doctrine, c'est la jouissance de dénoncer. Et cette jouissance-là est démocratique, elle traverse tous les camps.