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Chroniques

Tout est politique, surtout le silence

25 mai 2026

Marcel pose des boulons sur des carters de boîte de vitesse. Poser, serrer, vérifier. Des milliers de fois par jour depuis six ans. C'est ça, ouvrier spécialisé à Renault; le mot spécialisé est un mensonge administratif.

Il habite Billancourt avec Michèle et leurs deux enfants. Un deux-pièces, troisième étage sans ascenseur, les murs sont fins. Ils ont vingt-huit et trente ans.

La chaîne ne s'arrête pas. Si Marcel s'arrête, la chaîne s'arrête, le chef de ligne arrive dans les trente secondes. Marcel ne s'arrête pas. Il commence à sept heures, il finit à seize heures, il mange en vingt minutes dans le bruit. Le soir il rentre avec les bras qui brûlent et la tête vide. Il touche 480 francs par mois. Avec les heures supplémentaires il arrive à 530. Le loyer c'est 180 francs. Le reste part en nourriture, en chaussures pour les enfants, en médicaments quand quelqu'un est malade, c'est-à-dire souvent parce que le logement est humide.

Michèle était couturière avant. Elle assemblait des vêtements dans un atelier du quartier, à la machine, des journées debout, mais c'était à elle. Ses mains, son geste, quelque chose qu'elle reconnaissait à la fin de la journée. Puis le premier enfant est arrivé, puis le deuxième qui vient de naître il y a trois mois. Elle est à la maison maintenant. Mère au foyer. C'est comme ça que ça se fait, en 1968. Personne ne pose la question autrement.

La journée de Michèle commence avant celle de Marcel. Le bébé se réveille à cinq heures, parfois à quatre. Elle le nourrit dans le noir pour ne pas réveiller l'autre. Elle prépare le petit déjeuner, habille le grand, le dépose chez la voisine qui l'emmène à l'école contre dix francs par semaine. Elle revient, le bébé pleure. Elle fait le ménage avec le bébé dans les bras, la lessive à la main, les courses avec le landau dans les escaliers du troisième sans ascenseur. Marcel rentre à dix-sept heures. Ils dînent ensemble, les enfants, le bruit, la table un peu trop petite. Le soir le grand dort, le bébé aussi enfin, et ils regardent la télévision côte à côte, Marcel s'endort dans le fauteuil, Michèle rit de le voir comme ça. Le dimanche ils vont au jardin public, Marcel pousse le landau, le grand court devant, Michèle marche à côté et ils ne parlent pas de grand-chose. Ils sont bien. Ils ne savent pas très bien ce qui les fait tenir : le salaire de Marcel, les enfants, l'habitude, l'amour peut-être, probablement tout ça mélangé sans qu'on puisse séparer l'un de l'autre. Ils ne se posent pas la question. On ne se pose pas cette question-là quand on a un bébé de trois mois et un loyer à payer.

Quand les usines s'arrêtent en mai, Marcel fait grève. Michèle reste à la maison et écoute la radio. Une voisine lui raconte ce qui se passe dans les rues. Le soir Marcel rentre de l'usine occupée et parle d'une façon qu'elle ne lui avait pas entendue depuis longtemps : quelque chose d'ouvert, presque joyeux. Michèle ne manifeste pas. Elle ne peut pas. Mais elle voit bien ce que c'est, cette bouffée d'air dont tout le monde parle.

Pendant ce temps, à Cannes, on monte les marches.

Le Festival existe depuis 1946. Chaque mai, la Croisette se couvre de photographes, de robes, de voitures noires. Des films du monde entier. Des jurys. Des palmiers. Un tapis rouge que la télévision filme en direct comme si c'était l'événement lui-même et non ce qui y mène, les années de travail, l'argent, les réseaux, les hasards. Cannes est une bulle. Tout le monde le sait. Tout le monde y va quand même, ou rêve d'y aller, ou regarde de loin avec un mélange d'admiration et d'irritation qu'on n'arrive pas tout à fait à démêler.

En mai 1968, la bulle crève.

La France est en grève générale. Dix millions de travailleurs dont plus de trois millions d'ouvriers : Marcel et des millions comme lui, les mineurs du Nord, les postiers, les ouvrières de textile, les électriciens sur les chantiers parisiens. La plus grande grève de l'histoire du pays. Les usines sont occupées. Les rues de Paris sentent le gaz lacrymogène. Et Cannes continue. Pendant neuf jours, le Festival projette des films pendant que la France s'arrête.

Le 18 mai, Godard monte à la tribune : *il n'y a pas un seul film qui montre des problèmes ouvriers ou étudiants tels qu'ils se passent aujourd'hui. Pas un seul. Nous sommes en retard.* Truffaut exige l'arrêt. Louis Malle démissionne du jury. Vitti, Polanski, Terence Young suivent. Le 19 mai, Robert Favre Le Bret lit un communiqué : le Festival est clos. Première et unique fois.

C'est un geste réel. Il a du courage. Il faut quand même le regarder en face : Godard et Truffaut sont des fils de la bourgeoisie qui ont fait leurs films avec de l'argent et des réseaux. Quand ils occupent le Palais du Festival, Marcel occupe son usine pour des raisons que Godard ne filmera jamais vraiment. Les deux mouvements ne partagent pas les mêmes cafés, ni les mêmes perspectives, ni les mêmes lendemains. Ce paradoxe des gens cultivés et protégés qui parlent au nom des gens qui souffrent, sans vraiment leur donner la parole, n'a pas disparu. Il s'est simplement mieux habillé.

Les accords de Grenelle donnent 35% d'augmentation du SMIG, la reconnaissance syndicale dans les entreprises. Marcel aura 580 francs au lieu de 480. Concret. Durable. Dans certaines usines les délégués prétendent avoir obtenu des blouses et des primes de congé et rien ne suit. La chaîne redémarre. Le lundi matin recommence comme si de rien n'était.

Les étudiants ont obtenu une épopée.

Cannes, l'année suivante, prend le virage. Le palmarès de 1969 récompense trois films qui regardent dehors. *If* de Lindsay Anderson d'abord : une école militaire anglaise huppée, des élèves en uniforme, une hiérarchie brutale qui broie les plus faibles... Et un jour, quelques-uns qui décident de ne plus la subir. Ce n'est pas un film sur la rébellion en général. C'est un film sur ce que fait une institution à un corps, à une volonté, à une dignité. *Easy Rider* de Dennis Hopper ensuite : deux hommes traversent l'Amérique à moto, de Los Angeles jusqu'en Louisiane, avec de l'argent gagné en vendant de la drogue et le vague espoir de trouver quelque chose qui ressemble à la liberté. Ils ne trouvent pas. L'Amérique profonde les regarde passer et finit par les tuer, simplement parce qu'ils ne lui ressemblent pas. Et *Z* de Costa-Gavras, enfin : un député de gauche est assassiné en pleine rue en Grèce. La police couvre. L'armée ment. Un juge d'instruction refuse de lâcher. Le film sort deux ans après le coup d'État des colonels. Il dit fascisme sans guillemets, sans distance, sans métaphore confortable. Cannes lui donne le jury.

Cette année-là, Cannes avait regardé dehors.

La question n'est pas de savoir si le cinéma doit être politique. Tout est politique : le choix de regarder ailleurs l'est autant que le choix de nommer. La question est plus simple et plus difficile : le cinéma parle à qui ? Il parle de qui ?

Ken Loach y répond. Dans *I, Daniel Blake*, un charpentier de 59 ans, cardiaque, perd son travail et demande des aides à l'État britannique. L'État lui répond avec des formulaires en ligne, des numéros de téléphone qui ne décrochent pas, des rendez-vous manqués pour des raisons administratives qu'il ne comprend pas. Daniel Blake ne sait pas utiliser un ordinateur. Il apprend. Il remplit. Il attend. Il n'obtient rien. Il meurt dans un couloir avant d'avoir été entendu. Dans *Sorry We Missed You*, Ricky est chauffeur-livreur auto-entrepreneur. Il a acheté son van à crédit pour avoir le droit de travailler. Il fait quatorze heures par jour six jours sur sept. Sa femme Abbie est aide à domicile, elle aussi sans filet. Leurs enfants grandissent sans eux. Le fils aîné déraille. La famille se défait en travaillant. Loach ne filme pas la pauvreté comme un sujet. Il filme des gens dont il a appris les horaires, les dettes, les petites joies du dimanche soir.

Chris Marker en 68 ne faisait pas de discours au Palais du Festival. Il était dans les usines avec une caméra à l'épaule. Il filmait les visages des grévistes, pas les slogans des intellectuels.

Marcel et Michèle sont bien, dans leur deux-pièces du troisième. Ils ne se demandent pas ce qui les fait tenir. La vraie question, c'est la nôtre, celle de ceux qui regardent le tapis rouge, qui lisent les critiques, qui choisissent quels films méritent d'exister et lesquels n'existeront jamais parce que personne dans la salle de décision ne connaît Marcel, ne connaît Michèle, ne sait ce que c'est que de rentrer avec les bras qui brûlent et de trouver ça normal.