Lectures
Odd Arne Westad, La Guerre froide : une histoire mondiale
19 mai 2026
Je l'ai lu une première fois pendant mes études, en diagonale, comme un manuel. Je l'ai relu pendant les premiers mois de la guerre en Ukraine, lentement, le crayon à la main. Ce n'est pas le même livre.
Westad, historien norvégien, professeur à Yale, a écrit une somme de plus de sept cents pages publiée en 2017. Sa thèse tient en une phrase : la Guerre froide n'a pas été un affrontement bipolaire de quarante ans, mais un système mondial qui commence avec la révolution russe de 1917 et qui ne se termine vraiment nulle part. Surtout, elle ne s'est pas jouée à Berlin ni à Cuba. Elle s'est jouée à Jakarta en 1965, à Luanda en 1975, à Kaboul en 1979, à Santiago en 1973. Des millions de morts dans des pays qui n'avaient rien demandé à personne.
Ce qui m'a frappée à la relecture : la patience de Westad avec les acteurs locaux. Il refuse de les réduire à des marionnettes. Sukarno, Nkrumah, Mossadegh, Allende ont fait des choix, parfois mauvais, dans des marges étroites. Cela change tout. On sort du récit où le Tiers-Monde est seulement un terrain d'expérimentation des grands.
Pourquoi le relire en 2026. Parce que la grammaire de blocs revient, en plus confus. Parce qu'on recommence à parler d'« axes » et de « camps » sans demander qui paie l'addition. Westad rappelle que les empires idéologiques se mesurent à leurs ruines, pas à leurs discours. Et quand j'entends aujourd'hui les éditorialistes parler de « nouvelle guerre froide » avec une certaine excitation, je pense aux familles indonésiennes, angolaises, chiliennes qui pourraient leur expliquer ce que ce mot veut dire.